Réforme du participe passé

L’orthographe du participe passé est, depuis des générations, le pont aux ânes de la grammaire scolaire. Les professeurs ont beau y consacrer d’année en année un nombre important d’heures d’apprentissage, les résultats restent décevants.

      Pourquoi ?

      D’abord en raison de la complexité des procédures

Ensuite parce que la plupart des finales écrites ne s’entendent pas et que, d’ailleurs, même en cas de terminaison féminine ou plurielle audible, la pratique orale tend à ne plus marquer les accords ou à effectuer des accords contrevenant à la norme.

Face à cette situation, plusieurs linguistes ont décidé qu’il était de leur devoir d’intervenir. Leur conviction est qu’une nouvelle logique grammaticale s’installe. Si les Autorités décidaient de la permettre officiellement, non seulement la langue française n’y perdrait rien, mais le temps économisé à l’école pourrait être mis au service d’objectifs plus utiles.

Le Conseil international de la langue française et l’Association EROFA « Etudes pour une rationalisation de l’orthographe française aujourd’hui » ont élaboré une motion pour un assouplissement des règles d’accord du participe passé.

Nous souhaitons vivement que vous puissiez faire écho à notre démarche

D’avance, nous vous en remercions et nous tenons à votre entière disposition.

Revoir l’accord des PP ?

Le 12 janvier 2014, au journal de 20 heures de France 2, Bernard Pivot apparaissait en sa toute nouvelle qualité de président de l’Académie Goncourt. A la fin de l’entretien, le journaliste, Laurent Delahousse, lui a renvoyé du berger à la bergère la question que l’ancien animateur d’Apostrophes posait rituellement à ses propres invités : « Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous lui entendre dire quand il vous accueillera ? » Réponse : « Bonjour, Pivot. Vous allez pouvoir m’expliquer les règles d’accord du participe passé des verbes pronominaux. Je n’y ai jamais rien compris. »

Sous la saillie, la demande est révélatrice des enjeux qui s’attachent toujours, dans la mentalité française, à l’orthographe en général et à l’écriture du participe passé en particulier, cet épuisant parcours d’obstacles où certains historiens de la linguistique voient la véritable origine de la grammaire scolaire.

Aussi bien les tentatives d’aménagement n’ont-elles pas manqué. Rien qu’au XXe siècle, trois réformes officielles : 1° l’arrêté Leygues du 26 février 1901, 2° l’arrêté Haby du 28 décembre 1976, 3° les Rectifications du 6 décembre 1990.

Ce n’est pas le moment de détailler les propositions successives ni d’en montrer les limites, les faiblesses ou les atermoiements. La motion qu’on lira ci-dessous est d’une autre nature.

Pendant des années, les Commissions « Enseignement » et « Orthographe » du Conseil de la langue française de la Communauté Wallonie-Bruxelles (présidées par Georges Legros), puis la Commission « Réformes » (présidée par Dan Van Raemdonck) du Conseil de la langue française et de la politique linguistique, ont réfléchi au problème du participe passé (PP). Une première synthèse a paru en 2009 (L’accord du participe passé. Projet de réforme, Paris, Éditions CILF). Lors de l’A.G. du CILF « Conseil international de la langue française » du 6 juin 2013, Marc Wilmet a fait le point sur l’avancement des travaux. Un comité restreint a été séance tenante chargé d’établir des recommandations précises à l’intention des Autorités gouvernementales et des Instances de la Francophonie. Il rassemblait avec Marc Wilmet : Claude Gruaz, président du groupe EROFA « Études pour une rationalisation de l’orthographe française », déjà responsable de son côté d’un fascicule prônant, exemples à l’appui, une révision des accords du PP (Limoges, Lambert-Lucas, 2012) ; André Goosse, président du CILF, par ailleurs membre de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique et successeur de Grevisse à l’entreprise du Bon Usage ; Robert Martin, professeur émérite de la Sorbonne, membre du CILF et de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de l’Institut de France.

Les discussions ont duré six mois. Chaque mot a été pesé afin de donner autant que possible satisfaction aux sensibilités différentes des rédacteurs. Le résultat a profité ensuite des avis de l’ensemble du CILF et du groupe EROFA. L’issue dépend désormais de l’accueil des enseignants.

Qu’ils veuillent bien considérer en tout état de cause deux innovations dont on est en droit d’espérer qu’elles resteront acquises indépendamment du succès de la réforme.

(1) D’abord, l’appareil grammatical a été réduit au strict minimum. Le PP est un receveur de marques de genre et de nombre. Plutôt que de parler de « sujet » ou d’« objet » (deux notions sur lesquelles les grammairiens sont loin de s’entendre), le texte offre à l’utilisateur le moyen de trouver le donneur d’accord par le simple biais de la question « Qui ou qu’est-ce qui est (n’est pas) PP ? » pour les PP employés sans auxiliaire ou employés avec l’auxiliaire être, et de la question « Qui ou qu’est-ce qui s’est (ne s’est pas) PP ? » pour le PP des verbes pronominaux.

(2) Surtout, les « fautes contre la règle » qui abondent dans l’usage de nos contemporains, au lieu de se trouver stigmatisées, sont présentées comme les applications instinctives d’une logique grammaticale en passe de se substituer à des logiques antérieures, que l’enseignement aurait peut-être tort de continuer à sacraliser.

Marc Wilmet
Professeur émérite de l’Université libre de Bruxelles
Membre de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises
Prix Francqui 1986


 MOTION

Pour un assouplissement

des règles d’accord du participe passé

Les difficultés de l’accord du participe passé (en abrégé PP) sont notoires. Des enquêtes ont montré que les professeurs de français y consacrent environ 80 heures de théorie et d’exercices au cours d’une scolarité ordinaire. Ce ne serait qu’un moindre mal si le succès couronnait l’entreprise. On en est loin. Face aux manquements qui abondent dans les copies d’élèves et dans la bouche ou sous la plume de leurs ainés, des voix réclament d’un peu partout une remédiation.

Le CILF ‘Conseil international de la langue française’ et le groupe EROFA ‘Études pour une rationalisation de l’orthographe française’ soumettent à cet effet aux Autorités gouvernementales et aux Instances de la Francophonie trois propositions.

Les difficultés de l’accord du participe passé (en abrégé PP) sont notoires. Des enquêtes ont montré que les professeurs de français y consacrent environ 80 heures de théorie et d’exercices au cours d’une scolarité ordinaire. Ce ne serait qu’un moindre mal si le succès couronnait l’entreprise. On en est loin. Face aux manquements qui abondent dans les copies d’élèves et dans la bouche ou sous la plume de leurs ainés, des voix réclament d’un peu partout une remédiation.

Le CILF « Conseil international de la langue française » et le groupe EROFA « Études pour une rationalisation de l’orthographe française » soumettent à cet effet aux Autorités gouvernementales et aux Instances de la Francophonie trois propositions(*).

Les PP employés sans auxiliaire et les PP conjugués avec l’auxiliaire être s’accordent avec le mot ou la suite de mots que l’on trouve à l’aide de la question « Qui ou qu’est-ce qui est (n’est pas) PP ? ».
2° Les PP des verbes pronominaux pourront s’accorder avec le mot ou la suite de mots que l’on trouve à l’aide de la question « Qui ou qu’est-ce qui s’est (ne s’est pas) PP ? » augmentée des éventuels compléments du verbe.
3° Les PP conjugués avec l’auxiliaire avoir pourront s’écrire dans tous les cas au masculin singulier.

 

La première proposition n’entraine aucune modification concrète (voir ci-dessous 1). La deuxième et la troisième proposition rejoignent des pratiques de plus en plus répandues. Précisons qu’il ne s’agit pas de révoquer la norme officielle, représentative d’un registre de langue soutenu, mais, comme l’usage la transgresse fréquemment, d’ouvrir aux utilisateurs un espace de liberté, qui a d’ailleurs sa logique (voir ci-dessous 2 et 3).

Commentaires linguistiques

(1) Le premier point de la proposition 1 ne remet pas en cause le figement optionnel des PP à valeur de préposition, d’adverbe ou de phrase condensée : Passé la poterne… = « après ». Vous trouverez ci-joint les documents = « ci-contre ». Fini les vacances ! = « c’est fini » ou « adieu », etc. Le second point semblerait contredit par des exemples tels Il est tombé des hallebardes (question « qu’est-ce qui est tombé ? », réponse « des hallebardes ») ; or, le propre de la tournure impersonnelle — indépendamment de l’auxiliaire être ou avoir — est justement de mettre en lumière l’évènement qu’exprime le verbe plutôt que les participants à l’évènement.

(2) La proposition 2 étend à l’ensemble des verbes pronominaux l’accord des PP à pronom morphologiquement ou sémantiquement indispensable (du type Marie s’est absentée ou du type Marie s’est aperçue d’un détail = « a pris conscience). Beaucoup d’auteurs classiques en usaient déjà ainsi.

(3) La proposition 3 s’inscrit dans le droit fil de la perte d’autonomie des PP au sein de formes verbales dont la cohésion ne cesse d’augmenter depuis le Moyen Âge. Quand le poète de Cour Clément Marot préconisait en 1538 l’accord du PP avec le substantif « qui va devant », il légitimait indirectement l’absence d’accord avec le substantif postérieur et enclenchait le processus d’invariabilité généralisée.

Quelques exemples

     Participe passé des verbes conjugués avec l’auxiliaire avoir     

 

Norme actuelle

Propositions

Ils ont mangé la pomme

Ils ont mangé la pomme

La pomme qu’ils ont mangée

 La pomme qu’ils ont mangé

Elle a lu tous les contes qu’elle a voulu

 Elle a lu tous les contes qu’elle a voulu

Les trente euros que ce billet a couté

 Les trente euros que ce billet a couté

Les ennuis que ces paroles m’ont valus

 Les ennuis que ces paroles m’ont valu

L’histoire qu’ils ont trouvée amusante

L’histoire qu’ils ont trouvé amusante

Les airs que j’ai entendu jouer

Les airs que j’ai entendu jouer

Les musiciens que j’ai entendus jouer

Les musiciens que j’ai entendu jouer

Les artistes qu’ils ont fait venir

 Les artistes qu’ils ont fait venir

Les journaux qu’on m’a dit être bien informés

Les journaux qu’on m’a dit être bien informés

Les travaux qu’ils ont eu à faire

 Les travaux qu’ils ont eu à faire

 

 Participe passé des verbes non pronominaux conjugués avec l’auxiliaire être  

 

Norme actuelle

Propositions

Elles sont parties

Elles sont parties

Elles sont parties hier

Elles sont parties hier

 

  Participe passé des verbes des verbes pronominaux    

 

Norme actuelle

Propositions

Elle s’est absentée

 Elle s’est absentée

Les chemises se sont bien vendues

Les chemises se sont bien vendues

Elle s’est blessée

Elle s’est blessée

Elle s’est regardée dans le miroir

Elle s’est regardée dans le miroir

Marie et Julie se sont embrassées

Marie et Julie se sont embrassées

Ils se sont menti

 Ils se sont mentis

Elle s’est lavé les cheveux

 Elle s’est lavée les cheveux

Les cheveux qu’elle s’est lavés

Les cheveux qu’elle s’est lavée

Elles se sont ri de son air jovial

Elles se sont ries de son air jovial

Ils se sont abstenus de répondre

 Ils se sont abstenus de répondre

Elles se sont vues et elles se sont plu

 Elles se sont vues et elles se sont plues

Ces spectacles qui se sont succédé

 Ces spectacles qui se sont succédés

Elles se sont faites les arbitres de la discussion

Elles se sont faites les arbitres de la discussion

Le pavillon qu’elles se sont fait construire…

Le pavillon qu’elles se sont faites construire…

Elles s’étaient crues responsables

 Elles s’étaient crues responsables

Elle s’est dit que…

 Elle s’est dite que…

 


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